Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 17:52

  LECTURE intégrale gratuite 

  testament-7-visuel-1-de-couv.jpg 

 

Le testament du ruisseau contrarié

 

 

Il faudrait que le nom d'Emmanuel Rastouil soit définitivement associé à une des représentations les plus fortes, les plus émouvantes, les plus tendres du poème. Je pense encore à cette parole de Paul Celan qui définissait le poème comme un cadeau – un don – un présent. Je garderai le mot cadeau parce qu'il ne permet pas d'ambiguïté : le « don » est vite sacralisé et le « présent » nous renvoie à une métaphysique du temps qui n'est pas d'actualité dans ces lignes.

 

La poésie d'Emmanuel est effectivement quelque chose de cet ordre : des cadeaux « destinés aux attentifs ». J'ai déjà eu l'occasion de dire le bonheur que représentent pour moi les poèmes d'Emmanuel Rastouil, ce dépouillement qui seul permet l'expression d'une voix humaine, toute dans ses doutes, ses failles, ses ombres démultipliées par le poème mais aussi son amour, ses ferveurs, son enthousiasme puéril (au sens noble du mot).

 

Puis, Le Testament est venu. Née de ses mains, la revue rassemble depuis près de deux ans des auteurs de tous les horizons. Le Testament n'est pas une banale revue de poésie. Elle est un geste d'amitié, d'amour même – pourquoi se censurer ? – et d'art. L'orphèvrerie sans ostentation du poème a infléchi toute l'organisation de la revue, dont le format ample, l'équilibre des arts visuels et des pages de littérature, les partis pris sans cesse affinés, témoignent de l'attention portée au lecteur comme aux contributeurs qui trouvent dans Le Testament le plus hospitalier des havres.

 

Il va sans dire que d'être associé au Testament depuis l'origine du projet est pour moi un bonheur et une fierté se tous les jours. Ainsi, dans la distance, Emmanuel à qui je n'ai encore jamais eu l'occasion de serrer la main (autre définition du poème celanien) m'associe chaque jour un peu plus à cette belle histoire. Mais ce n'était pas encore assez.

 

Certains le savent : j'ai trop écrit. Heureusement que je suis parfois pris d'accès de destruction car j'ai eu, à une époque de ma vie qui a tutoyé le chaos, des accès de frénésie tels que j'aurais pu mourir englouti sous le papier accumulé en liasses et en cahiers ! Des premiers jours du printemps 1992 au décembre glacial de la même année, les poèmes se sont succédés en un déferlement aveugle comme s'ils avaient été ma dernière respiration. La main a fini par acquérir une certaine autonomie à ce jeu. L'expérience a pris fin quand j'ai pu la regarder aligner les mots sur le papier sans même qu'une pensée me traverse l'esprit. Le ruisseau était devenu un torrent dévastateur, fébrile, creusant son sillon à même la peau.

 

Puis, il y a eu les destructions. Le Récit ruisselant est demeuré dans son désordre natif. Incomplet à jamais. La brassée de poèmes qui composent Le récit ruisselant pourrait encore remplir un volume de 500 ou 600 pages. Je ne sais pas si la chose verra le jour mais aujourd'hui, à l'occasion de la publication du numéro 7 du Testament, ce qui est présenté est pour moi un véritable réconfort. A l'occasion, il faut le souligner, des vingt ans de cette expérience un peu pénible dont est issu le filet de voix du Récit ruisselant que les lecteurs du Testament pourront entendre d'ici peu.

 

Le choix qu'a fait Emmanuel de répondre au poème par la gravure, qui est un peu sa botte (de moins en moins) secrète, est pour moi une sorte de bénédiction. Jamais on n'avait encore offert à ces poèmes une telle chance de vie. Et moi, je souhaite que l'on sache qu'en les mettant dans les mains d'Emmanuel, ces poèmes-ci, je voulais qu'il les soigne. Il n'y a guère que lui, j'en suis convaincu, pour panser les plaies de mon avorton tiède.

 

Répondre au Récit ruisselant, c'est en effet quelque chose comme s'adresser à un enfant atteint d'une maladie incurable ou bien réchappé des atrocités d'une guerre civile. On ne sait pas bien ce qu'il y a derrière les yeux et derrière les silences de l'enfant.

 

Mais nos enfances se connaissent. Nous avons sans doute, en un autre espace-temps, les mêmes cours de récréation, Emmanuel et moi. Nous y avons nos billes multicolores, nos cachettes, nos trésors enfouis, nos ennemis et nos alliés imaginaires. C'est pourquoi je n'avais aucune inquiétude en lui confiant le poème blessé. Il saurait lui parler.

 

L'évidence de ces gravures naît en effet dans la permanence, la fixité atone et qui semble traduire une dureté de roc, du regard d'un enfant qui ne veut pas ou ne peut pas mourir, malgré toutes les désolations, malédictions, condamnations... Le poème avait-il pour mission d'accompagner, l'enfant, de le défendre comme ferait un talisman ou simplement de lui permettre de marcher, même sans chemin ?

 

Ces gravures sont au poème ce que le poème aurait dû être pour l'enfant. Mais contrairement au poème qui n'aura pu préserver que des bribes de voix déformée par le temps et autre chose, la gravure porte le poème jusqu'à nous, aujourd'hui, et témoigne que non, l'enfant peut-être n'était pas irrémédiablement perdu.

 

Pourtant le langage du Récit ruisselant est un langage globalement incompréhensible. Lui répondre, c'était tout autre chose qu'une gageure. Il fallait – je ne vois pas d'autre image – une douceur de mère pour entendre les fragilités de la parole qui tentait d'émerger dans ces poèmes et pour leur rendre une image visible

 

Il fallait une patience infinie de même pour parvenir à déduire des mots enchevêtrés et déroutés du Récit ruisselantun univers de formes qui accompagneront désormais pour toujours l'enfant sur son chemin un peu navrant et pathétique mais parfois, il faut en convenir, difficile à plaindre – comme peuvent l'être les enfants tourmentés et méchants amenés très jeunes à rédiger leur premier testament.

 

Je laisse à d'autres le soin de dire ce qui, dans le geste d'Emmanuel, tient plutôt de l'art ou de l'amitié. Je veux lire dans son art – aux singuliers équilibres, tellement plus doux et bienveillants que le poème qui les a inspirés – une matière secrète qui ne se rencontre que dans la conscience de l'amour – aux antipodes des images convenues et univoques qui s'associent généralement à ce mot – que porte le poème.

p.l.

 

13 mai 2012

 

 

 

 

Comment se procurer la revue Teste?

 

Librairie Le Carré des mots / Toulon

Librairie Charlemagne / Toulon

 

ou sur simple demande à:  

 

Asso Parole d'Auteur

Librairie Le Carré des mots

Place à l'huile

83000 TOULON

 

Chèque à établir à l'ordre de "Parole d'Auteur"

10 Euros / le numéro

40 Euros / l'abonnement 4 numéros

Frais de port inclus.

 

Soutenez la poésie! 

 

 

 


 

Partager cet article

Repost 0
Published by ER & YS - dans Articles
commenter cet article

commentaires